Michel Leter

 

Apories de l'herméneutique littéraire

2. La Critique réduite à un seul principe

 

© Presses du centre de recherches heuristiques, 1998

 

 Dans Les Beaux-arts réduits à un seul principe, l'abbé Batteux s'ingéniait à ramener peinture, poésie, musique et danse au seul principe de l'imitation.
Le succès d'édition aidant, l'ouvrage devint un parangon de la critique "normative" classique. Batteux ayant ainsi caricaturé la mimêsis, le Sturm und Drang aura beau jeu de proposer une critique émancipée - geste que le New Criticism et la nouvelle critique ne font qu'itérer tant la modernité s'éternise. Il est donc convenu de considérer tout critique pré-romantique comme dogmatique et de confondre l'ouverture de la critique avec l'émergence de l'herméneutique allemande, qui vaut pour avoir entrepris - Gadamer nous le certifie - l'historicisation du discours critique.
On nous assure que l'époque de la critique des valeurs, est bien révolue. Zoïle s'est libéré des fins. L'eschatologie est derrière lui.
Qui affirmerait que la critique littéraire contemporaine est monologique serait tenu pour un plaisantin, et tout au demeurant donnerait raison à ses contempteurs. Plus encore, la diversité des courants critiques est telle que les dernières années de notre siècle laissent plutôt une impression de vitalité de la critique littéraire que d'efflorescence de la création littéraire. Tout se passe comme si, à la pluralité des oeoeuvres, non seulement se substituait une pluralité des interprétations, mais encore que la seconde tendait à exclure la première. L'affrontement des avant-gardes qui marqua le premier vingtième siècle a déserté la scène pour faire place à une confrontation des écoles critiques. C'est pour reprendre la fameuse formule de Paul Ricoeur "le conflit des interprétations" qui donne désormais le ton du débat littéraire. L'herméneutique, c'est-à-dire l'art de l'interprétation et de la compréhension, est d'autant plus prégnante sur la pensée critique actuelle qu'elle a conquis au cours du dix-neuvième siècle une position hégémonique dans les sciences humaines, à la faveur des travaux de Schleiermacher et de Dilthey, couronnés philosophiquement par la publication, en 1927, de l'oeuvremajeure de Martin Heidegger, Sein und Zeit.
Avant d'analyser les problèmes que soulève cette soudaine et prodigieuse fortune de l'herméneutique, tentons de lui trouver une explication triviale. Il n'est pas besoin d'être grand clerc pour faire ce constat que la montée de l'herméneutique est intimement liée à l'émergence du sujet tant philosophique, esthétique que politique et à la relativisation des conceptions du monde qui s'y attachent. L'apparition du concept de Weltanschauung "vision du monde" en philosophie puis en littérature est à cet égard des plus éloquents. Or, dans l'esthétique de Kant - entendez sa Critique de la faculté de juger - le caractère universel du jugement et du goût prime encore sur le génie propre du sujet. Ce dernier garde- fou vole en éclat avec l'idéalisme romantique. De sorte qu'à la fin du dix-neuvième siècle, le sujet occupe en philosophie et en littérature une place analogue à celle du soleil dans la révolution copernicienne, au point que, chez Nietzsche, tout, jusqu'aux systèmes universels des sciences pures ou de la logique formelle, est vision du monde. Ce déplacement est déterminant dans l'évolution de l'esthétique et plus généralement des rapports que la philosophie entretient avec les arts.
En critique littéraire la prédominance, à partir du New Criticism américain, du débat sur ce que l'on appelle aujourd'hui la polysémie des textes littéraires, a légitimé a posteriori l'herméneutique romantique. Ce que l'on a baptisé la nouvelle critique repose entièrement sur ce postulat que les textes modernes sont foncièrement différents des textes classiques ou sacrés du fait de leur ouverture et de leur polysémie. Or, sous couleur d'une émancipation vis-à-vis de l'exégèse biblique et de la philologie conçues comme dogmatiques, cet a priori aboutit paradoxalement à la constitution d'un canon et d'une dogmatique profane.
La généalogie de l'herméneutique jette un voile de suspicion sur l'historicité dans les sciences humaines telle que la conçoit Gadamer. Ne serait-elle en définitive qu'un travestissement de la vérité historique au profit de l'alêtheia ?
La pente anti-heuristique de l'herméneutique est cautionnée par Gadamer à travers la reprise heideggerienne de la primauté de l'interprétation sur les faits. Le mythe heidegerrien est un obstacle à l'intelligibilité. D'après Gadamer, « détruisant la tradition de la métaphysique Heidegger renonça à penser l'existence historique de l'homme à partir d'un concept de l'être évident par soi - concept qui est à l'origine de l'ontologie grecque de la substance -, mais par une démarche inverse, il posa l'existence humaine comme base phénoménale de l'ontologie1.» Or, quiconque s'aviserait de lire la Métaphysique d'Aristote découvrirait que le concept aristotélicien de l'être n'est pas "évident par soi" dans la mesure où il se déploie dans un contexte métalinguistique, registre dans lequel évolue également L'introduction à la métaphysique d'Heidegger.
Tout se joue sur deux usages du métalangage, l'un sanctificateur : c'est l'usage herméneutique, l'autre historique : c'est l'usage heuristique. L'historicité heideggerienne est d'ordre métalinguistique. Elle emprunte en philosophie les principes de ce que nous appellerons la poésie lexicographique. C'est ainsi, comme une première poématisation de la philosophie, qu'il faut comprendre l'abandon du concept d'historicité par Heidegger. Comme le confirme Gadamer : «Aussi Heidegger va-t-il abandonner finalement le concept même d'historicité et le remplacer par celui de Geschicklichkeit [ N. B. jeu de mot avec Geschichtlichkeit "historicité"] (caractère de ce qui survient, de ce qui est envoyé, et aussi de ce qui est bien disposé), en lui donnant une signification tout à fait opposée au sens normal (habilité) de ce mot et en le faisant dériver de Geschick (destin). Car l'expérience de l'historicité se caractérise en ceci : elle n'est pas éprouvée comme une présence consciente du souvenir et de la mémoire dans leur constitution propre, mais comme ce qui est survenu à quelqu'un, sans que l'on en ait obtenu à chaque fois une conscience appropriée. Ce que l'expression Geschick et l'expression partiellement apparentée Schickung (destinée, au sens de dispensation) rendent visible, c'est que, à partir de la compréhension de l'être et de la compréhension de soi-même, le mode d'être de l'historicité ne peut pas être pensé de manière adéquate2 ».
L'herméneutique, sur laquelle vont s'édifier les sciences humaines avec Dilthey, repose sur l'épuisement de l'idée d'histoire. Aussi, tout chercheur interrogeant la critique littéraire qui appartient aujourd'hui au même ensemble des sciences humaines doit se poser la question de ses fondements. Or, cet accaparement de l'idée d'histoire est d'autant plus irrecevable que la constitution herméneutique des sciences de l'homme devait, pour le moins, de faire écho à l'historicité de l'herméneutique juive, sa principale inspiratrice, mais dont l'antériorité était telle qu'elle gênait toute opération de table rase et la constitution d'une caste d'herméneutes spécifique à l'université. Il a donc fallu déjudaïser l'herméneutique. Et cette question est d'autant plus ardue à traiter que l'historicité se constitue dans un climat de célébration de l'hébreu avec Herder dans son flamboyant Vom Geist der ebraïschen Poésie (1782-1783), dialogue philosophique émaillé de poèmes.
Notons au passage que l'on est bien loin des caricatures convenues d'un Herder inspirateur du racisme et de l'antisémitisme, alors que ce sont les herméneutes allemands du vingtième siècle qui ont éliminé toute trace d'hébreu de leurs écrits. Herder possède à son crédit une irrécusable pratique poétique (Cf. Das Kind der Sorge, Les Paramythes, etc.) qui témoigne d'une volonté érudite de refonder les mythes juifs de la création. Le cime est atteinte avec Die älteste Urkunde des Menschengeschlechtes (Le plus ancien document du genre humain, 1776) où Herder par sa méthode herméneutique d'interprétation-traduction des onze premiers livres de la Bible entend fonder l'herméneutique allemande sur une exégèse issue du néo-platonisme chrétien. Et c'est là que se construit l'obstacle herméneutique, car il n'est pas nécessaire d'invoquer le prétendu antisémitisme de Herder pour qu'en poématisant, en essentialisant l'hébreu comme langue primitive, le peuple juif, peuple "historial" par excellence, en soit exclu. Herder dans sa première oeuvre, Über die neuere deutsche Litteratur (1767), confronté à l'impératif de donner une tradition à une littérature allemande encore inexistante, n'avait-il pas développé le concept de Verdeutschung ("germanisation") qui doit se construire à la fois dans la traduction et dans l'herméneutique (d'où l'importance de la traduction herdérienne de La Bible)? Aussi l'exclusion et la réduction se signalent-elles par l'éloge. Après Herder pour la poésie primitive, c'est la même méthode qu'utiliseront les herméneutes pour la poésie moderne. Gadamer note que « dans la tradition allemande, ce processus qui met en question le concept de vérité est appelé "problématique de l'historisme", c'est-à-dire du relativisme historique. En fait, il ne s'agit pas tant d'une justification de l'intérêt historique, qui, en un sens, a toujours été un élément de la tradition culturelle, et fut notamment cultivé avec ardeur dès le XVIIIe siècle; il s'agit plutôt d'une tendance à mettre en valeur l'expérience historique non seulement comme une voie équivalente, mais comme la voie vraiment humaine de la connaissance de la vérité, par opposition à la prétendue vérité de la métaphysique traditionnelle3 ». Pour Gadamer la genèse est allemande : « Au début de cette évolution inaugurée par la pensée allemande4...». Faut-il assimiler à la métaphysique traditionnelle - inhumaine - l'herméneutique juive du midrach haggadah, qui se constitua justement dans le relativisme historique de l'interprétation conçue comme pratique ? Une telle conception procède d'une critique sommaire de l'Aufklärung : « Même quand Voltaire développe l'idée d'une philosophie de l'histoire, la nature de l'homme qui se déploie dans l'histoire reste elle-même une nature anhistorique. L'audace nouvelle de la pensée qui commence à poindre avec Herder, ne voit pas l'historicité de l'homme se détacher sur le fond de sa nature, qui demeurerait identique à elle-même. L'historicité ne signifie ni une limitation de l'idée de l'homme ni l'une des propriétés de l'homme mais son essence. Déjà chez Herder on trouve l'idée d'un rapport immédiat de tous les temps à Dieu, idée plus tard devenue célèbre grâce à Léopold von Ranke5.» Les raccourcis historiques de Gadamer sont déconcertants ! Faut-il rappeler que c'est dans la Thora que cette historicité de la relation à Dieu apparaît, et c'est à la Thora qu'Herder et Ranke l'emprunteront ? Berechit... tout a commencé par une "croisade", Die Kreuzzüge des Philologen de Johann-Georg Hamann (1762), qui visait l'essentialisation du livre de Dieu en taisant la lecture, la miqra, de son peuple, sans qui ce livre n'est rien. Dans ces conditions comment Hamann peut-il qualifier de cabalistique son Aesthetica in Nuce (oeuvre sous-titrée : Eine Rapsodie in kabbalisticher Prosa) ?
L'occultation du judaïsme dans la constitution de l'historicité ne peut être tenue pour quantité négligeable dans notre perception de la critique au sein des sciences humaines. Nous ne pouvons pas non plus l'imputer sérieusement à l'inadvertance, alors que c'est tout l'édifice de la modernité critique qui s'en trouve menacé.
Si le savoir n'avait pas été atomisé par la constitution des sciences humaines, il conviendrait ici d'effectuer un détour par la philosophie politique, dans la mesure où les conceptions que nous avons évoquées précédemment reposent sur une généalogie de la rupture, héritée à notre sens moins des avant-gardes - qui étaient plus partagées qu'on ne le dit sur cette question - que d'une essentialisation erronée de la révolution française (qu'elle soit positive comme chez la plupart des poètes de la modernité ou négative comme chez les herméneutes), c'est-à-dire d'une confusion entre l'avènement de la citoyenneté politique et celui du sujet en art. Dès lors qu'avec Les Salons de Diderot et la Geschichte der Kunst des Altertums de Winckelmann le beau se trouve historicisé, la critique devient nécessairement sujette aux fluctuations de l'imaginaire politique. Et s'il est une épistémè alternative à l'analogie, c'est bien celle de la rupture.
Si l'évolution qui relie la "montée de sujet" à celle de l'herméneutique est manifeste et irréfutable en philosophie, il n'est pas certain que l'on puisse encore se contenter de mettre en perspective cavalière l'histoire de la poésie française sous le signe ascendant du sujet - comme on a eu coutume de le faire bien avant "le retour du sujet" - en faisant du lyrisme le mode privilégié, voire exclusif, de la poésie. Cette représentation pose d'autant plus de problèmes qu'elle est projetée a posteriori sur le passé.

 

Le montage de l'herméneutique comme émancipation ne peut être déjoué que si nous prenons la critique au mot. Comme le rappelle Henri Meschonnic : « Dénoncer le contrat même de la polémique, c'est le travail de la critique6.»
De ce point de vue, la querelle emblématique de la nouvelle critique, entre Barthes et Picard, n'a pas eu lieu.
Rappelons donc rapidement "l'affaire", pour mieux la mettre en perspective. En 1963, Roland Barthes publie un court essai intitulé Sur Racine, qui tranche avec la monumentale thèse que Raymond Picard avait soutenue en 1956 sous le titre de La Carrière de Jean Racine d'après les documents contemporains. Barthes, selon ses propres termes, entend faire « flotter au-dessus du premier langage de l'oeuvre un second langage, c'est-à-dire une cohérence de signes7 ».
Raymond Picard riposte, en 1964, au moyen d'un article dans les colonnes du journal Le Monde et, en 1965, par son pamphlet Nouvelle critique ou nouvelle imposture. Raymond Picard, au-delà de la querelle entre raciniens, « reproche à la nouvelle critique de se mouvoir dans l'invérifiable, d'effleurer diverses disciplines sans entrer dans aucune, d'insister sur la sexualité, d'user d'un jargon pathologique mais de négliger la précision du lexique de l'écrivain considéré ». Bref, la démarche de la nouvelle critique constitue, selon Picard, « un impressionnisme idéologique [...] d'essence dogmatique » et M. Barthes ajoute-il est « la Pythie philosophe8 ». Barthes riposte rapidement, en 1966, par son Critique et vérité où il fustige la critique traditionnelle fondée à ses yeux « sur des formules tautologiques, du genre "la littérature c'est la littérature" ». Il définit le critique comme celui qui « dédouble les sens », qui « fait flotter au-dessus du premier langage de l'oeuvre un second langage, c'est-à-dire une cohérence de signes9 ».
Au-delà des stratégies de confrontation intellectuelle, dont l'enjeu fut la prise de pouvoir universitaire, il faut bien reconnaître, avec un tant soit peu de recul, que Barthes et Picard étaient d'accord sur l'essentiel.
Tout d'abord, ils s'entendaient tacitement sur le fait que l'interprétation - donc le terme initial du "cercle herméneutique" - est l'objet premier, voire unique, de la critique. Ce que l'on a appelé la nouvelle critique, celle de Barthes, de Jean-Pierre Richard, de Doubrovsky, de Starobinsky ou de Weber n'était pas nouvelle en ce qu'elle redéfinirait les fondements de la critique littéraire mais en proposant d'autres systèmes d'interprétation... ce qui n'était pas nouveau. Serge Doubrovsky aura l'honnêteté de reconnaître, dans son Pourquoi la nouvelle critique, publié en 1966, que la nouvelle critique française arrivait plusieurs dizaines d'années après le New Criticism américain et le renouvellement de la critique littéraire allemande sous les férules d'Erich Auerbach et de Leo Spitzer.

Il existait tacitement un second terrain d'entente entre Barthes et Picard puisqu'ils polémiquaient autour d'un canon littéraire classique que nul ne songerait à contester. Déclarer que les oeuvres - où les textes, c'est égal - ne constituent pas un objet canonique d'interprétation pour la critique littéraire, toutes tendances confondues, semblerait tout aussi insensé que d'exclure le Pentateuque du canon des exégèses, qu'elles soient catholiques, protestantes ou juives. Il est également vrai que, pour tout critique, Phèdre de Racine fait partie du canon profane des poèmes dramatiques du classicisme français, quelles que soient les interprétations qu'on lui applique. De fait, il n'est pas certain que l'on puisse encore affirmer avec autant d'aplomb que, dans les années 60, l'esprit dogmatique et l'esprit normatif se situaient du côté de l'exégèse biblique, et que l'ouverture se situait du côté de l'herméneutique littéraire.
Certes, il y a bien là tous les ingrédients de l'affrontement entre ce que Hans Robert Jauss appelle la critique néo-platonicienne des beautés éternelles et disons la critique nouvelle, qui ne voit l'éternité que dans l'infinité des interprétations, sans cesse renouvelées par la situation historique unique du lecteur, son "être-là" pour reprendre le concept fondateur de l'herméneutique heideggerienne. La notion de Dasein, qui dans ses isotopies ontologiques ne se laisse pas épuiser par l'historicité, définit pourtant la lecture dans sa finitude. Un nouvel infini s'est donc constitué singulièrement à la faveur du vertige quantitatif de l'addition absolue des finitudes herméneutiques. Hans Robert Jauss, le principal théoricien de l'herméneutique littéraire, entend le substituer à l'absolu qualitatif du texte en ce que « le droit à l'interprétation personnelle [sic] se justifie dans la mesure où elle permet de comprendre le texte d'une façon nouvelle, et autrement, et où elle fait droit au travail des prédécesseurs10 ». Ainsi les deux infinis n'en font peut-être qu'un, réunis qu'ils sont par l'impératif consensuel (pour ne pas dire totalitaire) de l'herméneutique.
Jauss nous donne une idée de la vraie connivence qui existe entre ces faux adversaires qui animent la critique littéraire lorsqu'il affirme que « Dans l'horizon de l'expérience esthétique, diverses interprétations peuvent exister sans nécessairement se contredire l'une l'autre, parce que la communication littéraire amorce un dialogue où seul peut être dit vrai ce qui contribue à déployer le sens inépuisable de l'oeuvred'art11.»
En nous inspirant de la fameuse formule de Philippe Lejeune sur le roman autobiographique12, nous sommes tentés d'appeler "pacte herméneutique" cet accord sur la primauté de l'interprétation qui réunit d'apparents adversaires.
Tous les ouvrages qui ont initié les grands courants de la critique moderne sont fondés sur ce pacte herméneutique : rappelons, pour mémoire, Seven Types of Ambiguity de William Empson, publié en 1920, qui est à l'origine du New Criticism anglo-saxon. La portée révolutionnaire du "conflit des interprétations" se trouve donc considérablement diminuée par l'entente tacite des critiques sur l'essentiel, à savoir sur la nature herméneutique
de la critique littéraire.
Hans Robert Jauss fait le constat similaire que les grandes doctrines de la critique littéraire contemporaines ont toutes comme point commun l'insistance sur l'interprétation, mais pour plaider en faveur de l'herméneutique. Jauss présente cette remarque pour justifier de placer l'herméneutique au cur de la critique littéraire, à l'instar de Gadamer en philosophie. Voilà qui est loin de notre propos puisque la méthodologie critique que nous entendons vise à rendre toute sa place - mais rien que sa place - à l'herméneutique, à savoir celle du moment liminaire de l'heuristique, horizon tant déterminant que réfléchissant de la critique.
Ce déplacement des problématiques s'impose d'autant plus que la contradiction - qui fut naguère tenue pour irréductible - entre le structuralisme américain, héritier du New Criticism, et la critique de la réception allemande est en passe d'être levée. Le courant déconstructionniste placé sous le patronage de Jacques Derrida en est pour une bonne part responsable. Outre-Atlantique, les dernières années ont été marquées par les travaux de Edgar Lohner qui, rompant avec l'hostilité et les tabous de la critique américaine vis-à-vis des Allemands, propose une fusion entre le New Criticism américain et l'herméneutique allemande13. David Couzens Hoy14 va jusqu'à tenter une synthèse encore impensable il y a seulement dix ans, puisqu'il annexe au courant herméneutique des critiques aussi différents que Michael Riffaterre, Roland Barthes, Emil Staiger, Stanley Fish, Harold Bloom, Hans Robert Jauss, fort du seul constat de leur union sacrée sur l'orientation herméneutique de la critique (et cela même si Jauss s'obstine à refuser d'intégrer le structuralisme dans l'herméneutique en raison de la visée anhistorique de ce dernier). C'est Paul Ricur qui, au plan philosophique, affirme avoir accompli cette synthèse entre le structuralisme et la phénoménologie herméneutique, regroupant sous sa férule toutes les brebis perdues de la "science de la littérature".
Nous nous réjouirions de cette réunification de la famille critique si l'herméneutique, telle qu'elle est aujourd'hui théorisée et pratiquée, servait véritablement la littérature et au premier chef la poésie. Le constat négatif que nous dresserons de l'emprise herméneutique sur la critique littéraire va nous conduire, au contraire, à réduire son champ pour l'articuler à un processus plus vaste celui de l'heuristique. En étudiant l'autonymie dans la poésie française15, nous aurons tenté de montrer que le travail herméneutique s'effectue au sein même du poème - ce qui légitime la parole critique qui le double. Si interprétation il y a, elle ne pourra être qu'ancillaire, ou visant à une application, préparatoire à l'heuristique. En aucun cas nous ne céderons au malentendu analogique qui consiste à considérer l'interprétation comme une réécriture.

 

1. H. G. GADAMER, article "Historicité" in Encyclopedia Universalis, éd. 1989, t.11, p.516.

2. H. G. GADAMER, Idem, p.516.

3. H. G. GADAMER, Op. cit., p.513.

4. Idem.

5. Ibid., p.514.

6. H. MESCHONNIC, Le langage Heidegger, PUF, 1990, p.36.

7. R. BARTHES, Critique et vérité, Le Seuil, 1966, p.64.

8. P. BRUNEL, D.MADELÉNAT, J. M. GLIKSOHN, D.COUTY, La Critique littéraire, Paris, PUF, 1977, p.112.

9. R. BARTHES, Op. cit., p.64.

10. H. R. JAUSS, Pour une herméneutique littéraire, Paris, Gallimard, 1988, p.439.

11. H.R. JAUSS, Idem, p.440.

12. Cf. P. LEJEUNE, Le pacte autobiographique, le Seuil, 1975.


13. Cf. E. LOHNER, "The Intrinsic Method : Some Reconsiderations" in The Discipline of Criticism : Essays in Literary Theory Interpretation and History, éd. Peter Demetz, Thomas Greene, and Lowry Nelson Jr., Yale University Press, 1968, pp. 147-172.

14. Cf. D. C. HOY, The Critical Circle : Literature, History and Philosophical Hermeneutics, University of California Press, 1978.

16. Cf. notre thèse L'autonymie dans la poésie française, introduction à l'heuristique littéraire, soutenue à l'université Paris 8, en janvier 1994.